Interview de SARAH HÉBERT pour son film Vent de légendes

Pourquoi ce film ?

Toute ma carrière s’est construite dans l’ombre d’un âge d’or calédonien de la planche à voile que je n’ai pas connu : les Nouméa Cup, les shapers visionnaires, les planches fluo, la folie des années 80, les légendes locales… J’ai grandi avec le sentiment d’être arrivée trop tard. Et pourtant, je suis le fruit direct de cette époque : si les pionniers n’avaient pas eu l’audace d’innover, je ne serais jamais devenue ni vice-championne du monde, ni navigatrice, ni celle que je suis aujourd’hui.

Ce film est né de ce manque, presque de cette frustration — l’envie de comprendre comment un territoire aussi petit a pu devenir un spot incontournable de la coupe du monde, et ce qu’il en reste aujourd’hui.

Vous êtes championne avant d’être réalisatrice.

Qu’est-ce que ce double regard a changé sur le tournage, avec les légendes ?

Une expertise, clairement : je savais de quoi je parlais, dans le détail. Ce qui n’aide pas toujours à vulgariser le sujet, mais j’ai gardé en tête cette volonté de rendre ma passion accessible à tous — et de montrer que cette histoire dépasse largement la passion sportive, que c’est un vrai phénomène social, de société.

Je connais le langage, les codes de cette discipline, les gens qui la pratiquent. Les légendes me parlaient à moi comme à l’une des leurs. C’était une belle façon de leur rendre hommage, et de ne pas laisser cette histoire se perdre — j’ai découvert, en tournant, que ces légendes n’avaient gardé presque aucune trace de l’âge d’or. Je suis un peu la génération qui fait le lien entre elles et les enfants de Lifou.

Pourquoi ces quatre légendes — Laurent Gaüzère, Jean-Louis Colmas, Robert Teriitehau et Michel Quintin ?

Je voulais des profils très différents, qui à eux quatre couvrent toutes les facettes de notre sport. Laurent Gaüzère, le beau gosse des années 80, qui incarne bien cette époque — tout comme Robert, qui est devenu une vraie star, au-delà même de la France : Robert le Terrible. Jean-Louis, c’est le professeur Tournesol de la planche à voile — on ne mesure pas toujours à quel point son expertise a eu un impact à l’échelle mondiale, notamment via sa collaboration avec Starboard. Et Michel Quintin représente tout ce qui est olympisme et structuration du sport, aujourd’hui encore à travers son rôle au CTOS.

Ensemble, ils ont pu me raconter chaque aspect de cette histoire — les débuts, la compétition, l’innovation, la transmission — et comment la Calédonie est devenue un spot incontournable à l’échelle mondiale.

Le film parle de planche à voile, mais aussi de la Nouvelle-Calédonie.

Que raconte ce sport du pays ?

On n’est jamais extrait de son contexte politique, social, culturel. Je suis née en plein cœur des Événements — et c’est exactement à ce moment-là que la planche explosait à l’Anse Vata. Pour tous ces passionnés, ça a été une bulle.

Le film parle du boom du nickel, des tensions politiques, de cette jeunesse post-68 qui a envie de vivre. Mais aussi de cette fracture entre les quartiers sud, où la planche se pratiquait, et le reste de l’île — la Brousse et les îles, où ça restait confidentiel. Et pourtant, selon l’endroit où l’on a grandi en Calédonie, certaines tribus ont une histoire maritime qui leur est propre. C’était important pour moi de raconter ça aussi.

Comment avez-vous travaillé avec les archives ?

Beaucoup de bouche-à-oreille, pour aller chercher chez les amateurs des images, photos et vidéos de leur collection personnelle. J’ai été surprise : mes plus belles trouvailles ne venaient pas de mes légendes, mais d’amateurs ou d’anciens vidéastes professionnels. Ça m’a pris des mois.
Je me suis aussi appuyée sur les archives de la Nouvelle-Calédonie et de Nouméa, sur mes propres archives familiales, et sur l’INA — beaucoup d’images, notamment celles de la Nouméa Cup, avaient été tournées par NC La 1ère (anciennement RFO), mais elles appartiennent aujourd’hui à l’INA. Il a fallu aller les chercher là-bas.

Le windsurf est-il mort ?

Non — et je suis contente de pouvoir le dire. Je navigue très souvent, et il y a encore des planches à voile à l’Anse Vata, ce qui me fait vraiment plaisir.

En commençant ce film, c’était une vraie crainte. Mais en parlant avec les amateurs et les légendes, j’ai compris que les modes se succèdent, que les supports évoluent vers le foil — et que pourtant, la discipline mère ne peut pas disparaître. Elle a des adeptes dans toutes les générations, comme mon fils, qui ne jure que par la planche. C’est rassurant — mon côté nostalgique, sans doute, puisque moi, aujourd’hui, je fais plutôt de la wing. Mais sans la planche à voile, on n’en serait pas là.

Qu’aimeriez-vous que les spectateurs retiennent ?

Que c’est plus qu’un sport. Que c’est un style de vie, qui a façonné les hommes et les femmes que nous sommes aujourd’hui, en Calédonie et dans le monde — des gens à l’écoute de la nature, de leur corps, bien dans leur peau, et donc bien avec ceux qui les entourent. C’est une grande famille, qui pourrait ressembler à celle du surf à ses origines, un peu hippie. Une quête de liberté, une façon d’explorer notre lagon sans impact.

Ce film n’est pas un hommage nostalgique, mais une volonté de garder une trace d’une histoire transmise oralement, dont les pionniers disparaissent peu à peu. Si on n’avait pas réuni ces archives, si on n’avait pas écrit ce film, beaucoup de choses n’auraient pas survécu. Je suis contente d’avoir pu laisser une trace de cette très belle histoire — et de cette façon d’être, de vivre.

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